Uematsu en concert à Paris : compte-rendu

Nobuo Uematsu. L’un des noms les plus connus et reconnus de la musique de jeu vidéo, et pour beaucoup d’entre nous, l’homme par qui tout a commencé. On ne compte pas le nombre d’amateurs de musique de jeu ayant découvert leur passion en jouant à un Final Fantasy, quand l’une des innombrables compositions mythiques du bonhomme frappa leurs jeunes oreilles. C’est bien pour cette raison que Uematsu est probablement le compositeur de musique de jeu le plus souvent joué en concert dans le monde. Mais malgré cela, la série de concerts qu’il donna à Bruxelles et Paris, en ce mois de novembre 2012, avait quelque chose de parfaitement exceptionnelle. Pour la toute première fois, il ne s’agissait ni d’un concert dédié à Uematsu, ni d’un concert du groupe de rock d’Uematsu (que l’on parle des Black Mages ou des Earthbound Papas), mais bien d’un concert de Uematsu. C’est lui-même, sur scène, qui nous livre ses créations, accompagné des seuls Yoshitaka Hirota à la basse et Tsutomu Narita au clavier. Le tableau paraissait idyllique, et nous n’imaginions pas ce qui pourrait faire de cet instant de communion intime avec un compositeur si sympathique et si cher au cœur de tous une déception. Et pourtant…

En raison d’un incident technique…

La CigaleSamedi 16 novembre, il est 19 heures, les portes de la Cigale viennent de s’ouvrir. On a alors le choix de passer par la boutique de goodies (et de n’y rien acheter vu les prix délirants qui y sont pratiqués), ou bien d’aller directement s’installer dans le célèbre théâtre à l’italienne, pour se réserver les meilleurs fauteuils possibles. C’est bien évidemment pour cette deuxième option que la plupart des spectateurs optent. Très vite, dans la salle, se répand une atmosphère électrique. On le sent : beaucoup des spectateurs rêvaient de ce concert depuis longtemps. Bien sûr, utiliser quelques unes des compositions les plus célèbres de Uematsu en guise de musique d’attente avant le début du concert fait fonctionner à fond la machine à nostalgie : on essaye de reconnaître les morceaux avant tout le monde, on se dit « ah, j’adorerais qu’il joue cette piste-là ce soir ! »… L’impatience est à son comble. On est donc presque surpris quand, à 20 heures pétantes, Uematsu et ses acolytes montent sur scène de façon quasi anonyme, sans véritable présentation, sans la moindre mise en scène. Dommage surtout pour Narita et Hirota, passés totalement inaperçus lors de leur entrée…

Quelques instants plus tard, le temps de régler sa banquette ou d’accorder sa basse, le concert démarre. Et là… c’est le drame. Il ne nous faut pas plus de quelques secondes pour comprendre que quelque chose va mal, très mal. Pensez-donc : un concert de Uematsu en personne débutant par le thème de Tina de Final Fantasy VI, comment envisager que cela ne nous déchire pas le cœur ? Peut-être aurait-il déjà fallu que la balance ne soit pas aussi catastrophique : son trop fort, trop agressif, incroyablement mal mixé… En l’état, il est bien dur de ressentir quelque émotion en étant confronté à cette bouillie sonore à peine intelligible. Mais il aurait surtout fallu qu’on puisse trouver un minimum de vie dans l’interprétation nous étant proposée. Sur scène, il se passe tellement peu de choses ! La musique est majoritairement pré-enregistrée, et le spectacle qui s’offre à nous s’avère bien ennuyeux : Uematsu le nez collé à sa partition jouant quelques notes parfois hésitantes, Narita manipulant timidement quelques contrôleurs MIDI… Seul Hirota, à la basse, nous donne de rares occasions de rassasier nos yeux et nos oreilles, mais c’est tout de même bien léger. Et frustrant, quand on sait l’homme capable de bien plus que cela (en témoignent ses prestations avec les Earthbound Papas) ! Alors on essaye de se dire qu’après tout, ça n’est que le début du concert, que le groupe finira par trouver son rythme et son énergie, mais c’est peine perdue : les morceaux s’enchaînent et se ressemblent, sans aucune dynamique, sans jamais provoquer un véritable sentiment d’implication des musiciens. Le temps paraît long, très long.

Vers un Nouvel Âge réminiscent

uematsu-hirota-naritaEn terme de spectacle, la soirée est donc bien décevante. Et malheureusement, la teneur purement musicale du concert ne relève pas le niveau. Lors de l’annonce du concert, on se souvient d’une promesse assez surprenante, voire saugrenue, qui nous avait été faite : Uematsu jouerait sur scène les « versions originales » de ses morceaux ; dans les faits, ce sont simplement d’étranges remixes new age qui nous sont proposés. On peine franchement à comprendre ce qui a pu motiver ce choix, parfaitement incompatible avec le caractère intimiste qui aurait pu (dû) habiter ce concert. Les trois instrumentistes sur scène se trouvent complètement écrasés par les percussions lourdes et nappes de cordes synthétiques étouffantes émanant des colonnes d’enceintes de la Cigale (effroyablement mal réglées, me dois-je de préciser une nouvelle fois). Le comble est atteint avec « Daguerreo » de Final Fantasy IX, simple ballade pour guitare solo à l’origine, soudain transformée en une sorte d’hymne électro-pop ringard, tellement caricatural qu’il en devient presque comique. Car oui, comme si cela ne suffisait pas encore, ces nouveaux arrangements s’avèrent être bien peu convaincants : cheaps, très répétitifs, sans reliefs, ils ne font qu’amoindrir encore plus l’émotion qu’on a l’habitude de trouver dans les compositions d’Uematsu. Ainsi, par exemple, quand celui-ci nous annonce qu’il va jouer un extrait de Reiki Japan, prenant soin de nous expliquer ce qu’est le reiki et dans quel but cette composition a été créée, on s’étonne de ne pas réussir à trouver une véritable différence d’ambiance, d’univers musical, par rapport à tout ce qui a été joué avant. Non, ce concert ne se sera pas montré à la hauteur du formidable éclectisme de l’œuvre du moustachu.

Smile, please

uematsu-1Toute cette avalanche de négativité, est-ce à dire que la soirée aura vraiment été désagréable ? Non, bien sûr que non. Quelques trop rares instants auront tout de même su électriser la salle, tels les très nerveux « Main Theme » de The Last Story et « The Man with the Machine Gun » de FFVIII, Hirota s’autorisant un court solo lors du rappel (l’inévitable « Zanarkand »), ou encore un medley des thèmes oubliés de la série FF plutôt bien senti. Et puis, le simple bonheur d’avoir vu trois grands compositeurs se produire rien que pour nous reste indéniable. On ne se lassera jamais de la bonne humeur archi-communicative de Uematsu : le voir distribuer joyeusement quelques cacahuètes au premier rang, ou signer en quatrième vitesse un album tendu par un fan au moment de sortir de scène, toujours avec son regard extraordinairement malicieux, ça vous colle forcément un grand sourire sur le visage.

Au bout du compte, on aimerait ne garder que cette image de ce concert, mais le fait est que la triste indigence musicale de l’événement est dure, très dure à accepter. On se demande forcément ce que ça aurait pu donner avec d’autres ambitions, une formation un peu plus conséquente, pourquoi pas les Earthbound Papas au complet… Nul doute que le spectacle aurait pu être d’une autre tenue. Mais il est vain de vouloir refaire l’histoire : le concert événement s’est avéré être une occasion manquée. Quel dommage !…

Nobuo Uematsu en concert à Paris, la Cigale, 16 novembre 2012
Site officiel de la Fée Sauvage

Crédits photos : Facebook de Dog Ear Records

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Un commentaire

  1. Denys   •  

    J’ai bien aimé l’extrait de Reiki, justement, qui convenait à la formation en présence. Sinon je suis d’accord dans l’ensemble, c’était mou en dehors des pistes citées dans l’article. Quant aux pistes séquencées au son très synthétique, elles ne m’ont pas plu du tout (je n’aurais pas eu de souci avec ça si ç’avait vraiment été des boîtes à rythme, mais c’était bien des émulations de percussions réelles la plupart du temps… Résultat, comme un sentiment « d’uncanny valley »). J’ai aussi été gêné par le fait que les musiciens ne se soient presque pas regardés pendant le concert. J’ai vu beaucoup de concerts des Earthbound Papas, et plusieurs de leurs répétitions, en conditions de live ou de studio, et je vois nettement la différence entre un groupe qui se fait plaisir et un groupe de musiciens trop concentrés sur leur partition pour penser à profiter de l’instant présent et à transmettre au public cet état d’esprit. Quoi qu’il en soit, c’est toujours sympa de voir Uematsu, qui est vraiment une personnalité extraordinaire.

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