Critique : NieR: Automata Original Soundtrack

NieR Automata OST

Attendue au tournant : c’est sans doute en ces termes que l’on pouvait le mieux résumer la bande originale de NieR: Automata, si ce n’est le jeu tout entier d’ailleurs. Keiichi Okabe et l’équipe de Monaca avaient eu bien du mal à capitaliser sur la réussite de NieR dans Drakengard 3, dont la musique était d’une bien grande fadeur. Qu’ils se rassurent : avec NieR: Automata, ils sont de retour dans une forme olympique. L’album de la bande originale, comptant trois disques, est sorti tout récemment.

Keiichi Okabe et Keigo Hoashi reprennent leur rôle de compositeurs principaux, et sont accompagnés cette fois-ci de Kuniyuki Takahashi. Le jeu nous transporte encore une fois dans un univers profondément mélancolique : celui d’un futur lointain où la Terre, désertée par les humains, est le vrai-faux champ de bataille des androïdes envoyés par ces derniers contre les robots servant d’armée à des envahisseurs extraterrestres. Pour accompagner les grands moments de cette guerre, la bande originale présente un certain nombre de thèmes d’action grandiloquents, le plus souvent d’inspiration orchestrale et enrichis de chœurs qui ne font qu’en décupler l’intensité, mais qui s’avèrent en fin de compte être les moins intéressants. Certes toujours très bien composés, et avec des reprises mémorables du premier épisode, ils n’ont pourtant pas la beauté et la poésie qui habitent les thèmes d’exploration et des cinématiques ; ceux qu’on entend le plus souvent, et qui restent le plus durablement en tête.

Le monde sonore de NieR: Automata fascine avant tout par son calme triste, fait de thèmes composés de piano, de guitare, de boîte à musique et de cordes délicates. L’emploi bien plus fréquent d’enregistrements en studio par rapport au premier épisode apporte beaucoup plus d’authenticité et de majesté à la musique. Mais, filiation oblige, l’instrument le plus mémorable reste les chants envoûtants dans des langues imaginaires qui hantent la quasi-intégralité des morceaux. Les deux « voix » du premier NieR, Emi Evans et Nami Nakagawa, signent leur grand retour pour notre plus grand plaisir, mais sont accompagnées d’une nouvelle venue, J’Nique Nicole, au timbre plus chaleureux. Sa plus belle contribution est sans aucun doute « Memories of Dust », thème du désert composé par Kuniyuki Takahashi, dont l’exotisme lancinant est éblouissant de bout en bout. Elle est également l’interprète de la chanson thème, « Weight of the World », dont l’approche plus pop est quelque peu en décalage avec le reste de la bande originale, même si elle reste très jolie. La chanson est recyclée dans une version japonaise interprétée par Marina Kawano, dont la voix forcée se fait vite pénible. La version en pseudo-français d’Emi Evans est bien plus charmante.

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Emi Evans, justement, prête sa voix paisible à de nombreuses chansons, dont de très belles mélodies tristes quoi qu’un peu répétitives telles que « Voice of No Return », « Faltering Prayer » et « Vague Hope », mais elle brille plus encore dans les morceaux teintés de mystère et d’ironie. Sa « Wretched Weaponry » rappelle immanquablement le charme sibyllin de « The Wretched Automatons » de NieR, et l’excellente « Amusement Park » illustre l’enchantement doux-amer d’une fête foraine artificielle ; sa voix éthérée s’y mêle à une mélodie magnifique des cordes, composée par Keigo Hoashi. Ensemble, Nicole et Evans interprètent également deux réussites indéniables : « A Beautiful Song », musique de boss absolument déchirante de Hoashi également, et « The Tower », l’un des thèmes mystiques les plus marquants du jeu, signé Keiichi Okabe. Dans des genres différents, le rôle joué par de tels morceaux dans l’atmosphère unique de NieR: Automata est absolument indéniable. Difficile de ne pas être également charmé par la voix d’enfant du thème de Pascal, dont la charmante ritournelle constitue l’une des seules musiques pleinement positives du jeu.

Mais pour ce qui est de l’envoûtement, il est difficile de faire mieux que la voix polymorphe et impressionnante de Nami Nakagawa, qui participe bien sûr aux chœurs poignants qui faisaient déjà la particularité du premier NieR, par exemple dans les superbes « Copied City » et « The Sound of the End ». Mais Nakagawa offre surtout à NieR: Automata des incantations nasales étourdissantes. Son chant pesant, fascinant, primitif dans « Forest Kingdom » est l’un des plus grands moments de la bande originale, couplé à la musique magnifique de Keigo Hoashi. Autre démonstration de ses capacités vocales ensorcelantes : « Possessed by Disease », l’un des premiers thèmes dévoilés au public, en 2015, qui se révèle être dans sa version définitive une musique de boss époustouflante dont les passages les plus explosifs capitalisent sur la longue et enivrante introduction. Nakagawa marque enfin de sa patte si particulière « Alien Manifestation », la musique (notamment) du premier niveau du jeu, dont l’ambiance énigmatique reste insaisissable pendant plusieurs minutes, avant qu’un sublime refrain joué par les cordes ne vienne lui donner une toute nouvelle dimension dramatique.

Cela pourrait sembler idiot de le souligner, mais la musique de NieR: Automata fonctionne bien plus efficacement dans le jeu qu’en écoute pure sur les disques de la bande originale, où elle devient finalement vite trop « lisse » en l’absence de ce qui fait toute sa saveur dans le jeu : une intégration remarquable, voyant les morceaux se développer lentement au fil de l’exploration et des séquences d’action, ou apparaître dans des versions « complètes » à des moments bien précis pour rehausser le caractère décisif de ces passages. Due à l’équipe de PlatinumGames menée par (excusez du peu) Masami Ueda, l’intégration musicale est une réussite telle qu’on a l’impression d’évoluer dans un véritable cocon sonore, où les thèmes tantôt rêveurs, tantôt tragiques se fondent sans discontinuer dans l’action. En arrivant dans chaque zone – à l’exception de la cité en ruine centrale –, une première version très dépouillée de la musique commence, puis s’enrichit de nouvelles couches instrumentales au fil de la progression ou des personnages rencontrés, avec comme cerise sur le gâteau systématique l’arrivée des chants.

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Sur le disque, un morceau composé de plusieurs couches se voit finalement condensé en une seule piste, qui tente de proposer du mieux que possible un pot-pourri arbitraire des différentes sections. Les compositeurs ont évidemment créé un timing bien calculé, donnant des chansons longues et pleines de nuances, mais cela donne forcément l’impression de rater certains passages marquants de l’une ou l’autre version tels qu’on les a découverts pendant sa partie. De plus, certaines musiques comportent même dans le jeu des artifices extrêmement savoureux que la bande originale en CD ne restitue pas : les incantations perturbantes des robots dans « Birth of a Wish » (« this cannot continue » en anglais) et « Possessed by Disease » (« become as gods »), l’écho tonitruant du thème de la boutique d’Emil pendant qu’il se balade à toute berzingue dans le décor de la ville en ruine, ou encore le fondu subtil des versions 8-bit pendant que 9S pirate un ennemi.
Ces arrangements à l’ancienne, signés Shôtarô Seo, sont compilés dans un 4e disque offert dans toutes les premières éditions de la bande originale. Chose rare dans le petit monde des réductions en 8-bit, le travail est plutôt soigné et se laisse volontiers écouter, notamment pour apprécier les artifices employés par Seo pour restituer les passages les plus complexes.

Même en lui enlevant son intégration réussie, il n’en reste pas moins que la bande-son de NieR: Automata est magnifique. Toujours très inspirée, elle est produite avec plus de soin et de raffinement que celle du premier, tout en préservant ce qui en faisait le charme : des thèmes d’action empreints de tragédie, certes, mais plus que toute autre chose une atmosphère rêveuse et mélancolique qui nous est susurrée par des voix magiques.

Jérémie

Coups de cœur

  • Memories of Dust
  • Forest Kingdom
  • Possessed by Disease

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